La citoyenneté se construit :
Démocratie et droits humains au Mexique
© Droits et Démocratie, Canada -- Alianza Cívica, Mexico, Janvier 2003
Les droits humains et du travail des travailleuses de la maquila à Coahuila, au Mexique
Gloria Tello Sánchez
Synthèse préparée par Droits et Démocratie
Les retombées économiques des maquiladoras sur l'ensemble du pays sont considérables. Mais la croissance du secteur maquilador n'a pas été accompagnée de politiques régionales de développement intégral ni d'une politique économique nouvelle capable de renforcer l'industrie nationale dans son ensemble. Dans les maquiladoras situées le long de la frontière nord du Mexique, l'application et l'exercice des droits humains et du travail font l'objet de violations systématiques, ce qui génère des conditions de travail inacceptables et entraîne la détérioration de la qualité de vie des travailleuses. Un dilemme apparaît qui oppose le respect des droits humains et du travail au modèle économique en vigueur dans le pays.
Parmi les principales violations des droits humains des travailleuses de la maquila figurent la violation continuelle du droit à la libre organisation, consacré dans l'article 257 de la Loi fédérale du travail (LFT) et dans l'article 11 de la convention no 87 de l'Organisation internationale du travail (OIT); la violation du droit à la santé au travail, stipulé à l'article 511 de la LFT; et la violation des droits humains et du travail des travailleuses : le harcèlement sexuel au travail et l'exigence d'un certificat d'absence de grossesse, entre autres exemples, contreviennent à l'article 12 de la Déclaration universelle des droits de l'homme, à l'article 11 de la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes, à la convention no 111 de l'OIT et à l'Accord nord-américain de coopération dans le domaine du travail (ANACT).
Cette étude vise à brosser un tableau général des modalités d'exercice des droits humains et du travail des travailleuses de la maquila dans l'État de Coahuila. Les méthodes privilégiées sont la documentation et l'analyse du processus de participation et d'organisation des travailleuses, en cherchant à distinguer l'action collective et l'exercice de la citoyenneté dans la défense de leurs droits humains et du travail. Les lois et les normes existantes sont examinées sous différents aspects afin d'identifier les obstacles qui freinent l'application et le plein exercice des droits des travailleuses de la maquila. Sont également analysées les réponses à ces violations, les luttes ainsi que les stratégies de construction et de résistance des sujets, en l'occurrence les travailleuses de la maquila, au fil de leurs démarches en vue de légitimer leurs propositions auprès et avec d'autres acteurs locaux.
I. Caractéristiques fondamentales des maquiladoras
L'économie mexicaine du début du XXIe siècle se trouve déterminée par la restructuration de la production à l'échelle transnationale, phénomène qui, à la suite des crises ayant affecté l'ensemble du système économique international, entraîne de nouvelles formes d'articulation et de dépendance pour les pays en voie de développement. Un des axes de la restructuration de la production au Mexique réside dans l'industrie maquiladora d'exportation, laquelle constitue à son tour un élément central du processus international de restructuration industrielle, un maillon parmi d'autres de l'industrie transnationale, devenue à son tour le moteur le plus dynamique de l'activité économique nationale.
Selon ce schéma, le Mexique procure des avantages fiscaux aux sociétés transnationales attirées par les bas salaires versés à la main-d'œuvre. Ainsi, 77,5 % des maquiladoras s'implantent dans les États frontaliers. Elles fournissent du travail à 1 331 719 personnes. Une proportion de 66 % de ces établissements (ce qui représente 73 % du personnel) appartient à des entreprises des États-Unis, le reste se répartissant notamment entre des intérêts du Mexique (23 % des établissements) et du Japon (5 %). Par ailleurs, 55 % des maquiladoras du Mexique appartiennent à des compagnies considérées comme les plus grandes du monde. Par l'application de ce modèle, le Mexique est devenu le principal exportateur vers les États-Unis dans le secteur de la confection, ses produits représentant 14,6 % des importations étasuniennes dans ce secteur.
L'industrie maquiladora a été traversée récemment par divers changements, notamment : 1) le déplacement graduel des usines vers le sud du pays; cette « nouvelle géographie des maquiladoras » reflète l'intensification de ce modèle de production et met en évidence son immense flexibilité, qui a pour corollaire la précarité de la situation du personnel travaillant dans les usines; 2) la présence des femmes dans la maquila demeure majoritaire, mais elle tend à diminuer; cette tendance correspond à l'augmentation du personnel de supervision, ce qui accentue sur les lieux de travail les problèmes de harcèlement sexuel, la pression pour accroître la production, etc.
II. Le contexte social et économique de l'État de Coahuila
À la frontière nord du pays, les entreprises transnationales ont créé une véritable zone industrielle axée sur l'exportation, dont l'influence se fait sentir dans les sphères économique et sociale. Pendant que les investissements publics s'empressent de procurer l'infrastructure matérielle requise par les usines maquiladoras, la demande de biens de consommation collectifs (hôpitaux, parcs récréatifs, garderies, transport, logements, etc.) augmente sans que personne n'y accorde l'attention adéquate. À Torreón, les problèmes de contamination et d'épuisement des nappes phréatiques, en plus de la violence familiale, de la toxicomanie, des gangs et de la délinquance qui augmente, témoignent des effets d'une industrialisation qui n'est pas appuyée par des projets d'investissement étatique.
Dans les maquiladoras de Coahuila, la précarité au travail a pris une ampleur incontrôlable, ce qui entraîne des répercussions négatives sur la qualité et la stabilité des emplois. Les nouvelles formes d'organisation du travail et de la production ont une incidence sur les horaires, les contrats de travail et les salaires, lesquels s'avèrent insuffisants pour couvrir les besoins familiaux. En ce qui concerne les périodes de travail, ces dernières années a commencé à être établi un horaire de 12 heures de travail par 15 heures de repos, et de quatre jours successifs de labeur par quatre de relâche, système qui va à l'encontre de la Loi fédérale sur le travail (LTF). Les changements apportés à la production sont imposés de manière unilatérale et sous la pression des contrôles des superviseurs et du personnel de confiance des compagnies. La dynamique de travail se déroule dans des conditions de surexploitation, de contrôle et de pression à l'égard des travailleuses, lesquelles manifestent un manque de motivation et un « épuisement extrême ».
Les maquiladoras causent d'importants problèmes de santé au travail. En effet, 50 % des pathologies officiellement reconnues sont liées à des risques présents dans les usines. On observe également un taux élevé de troubles de la vue, de dermatoses ainsi que de troubles circulatoires, rénaux et musculaires, en plus de blessures fréquentes aux mains et aux pieds. Et même s'il n'existe pas de statistique pour mesurer de manière efficace les effets du stress sur les ouvrières de la maquila, la fréquence des cas d'hystérie massive exige que cette question soit analysée plus en détail comme un grave problème de santé au travail. Un des risques les plus sérieux de la maquila réside dans l'exposition à des substances toxiques, dont les dangers peuvent dans certaines circonstances provoquer la mort.
Les problèmes de santé dans les maquiladoras s'ajoutent à l'absence totale de sécurité d'emploi. L'exposition à des risques de type mécanique, biologique et psychologique entraîne le renvoi et l'usure précoces de la main-d'oeuvre. Ces problématiques sont encore peu documentées; leur mention dans la législation et la réglementation officielle n'a pas donné lieu à des mesures obligatoires pour les maquiladoras de Coahuila.
III. Les droits humains et du travail des travailleuses de la maquila
La restructuration de l'économie a affecté le travail des femmes, exacerbant la ségrégation professionnelle et la discrimination sexiste. L'arrivée croissante et irréversible des femmes sur le marché du travail touche plus particulièrement certains secteurs et catégories d'emplois. Ainsi, les répercussions de la restructuration de la production sur le travail des femmes se manifestent de manière très inégale, les différences étant liées notamment aux secteurs d'activités où les femmes s'insèrent. Ces processus ont renforcé l'univers du travail comme étant un espace masculin, alors qu'émerge par contraste une figure professionnelle féminine symbolisée par la travailleuse occupant un emploi déqualifié, précaire, informel, irrégulier ou saisonnier, ou ayant été engagée selon d'autres types de contrats sans garanties. Les conséquences de cette situation limitent l'accès à la sécurité sociale, aux prestations et aux postes rémunérateurs.
Dans ce cadre marqué par l'insécurité au travail, l'abus et l'épuisement, naît l'insatisfaction qui conduit à la revendication des droits des femmes en milieu de travail, une toute nouvelle voie dans le secteur des maquiladoras. En tant que sujets émergents, les travailleuses et les travailleurs intègrent à leur identité, de manière spontanée ou organisée, le sens de la lutte, du changement et de la transformation de leurs conditions de vie.
Dans l'univers des maquiladoras, les droits humains et du travail constituent des concepts inédits, que les travailleurs et les travailleuses s'approprient et alimentent et auxquels il donnent, à la lumière de leurs pratiques, une signification nouvelle qui tient compte des différences de contexte, des diverses expériences en matière de développement organisationnel et surtout, de leur propre place dans le processus de production. Le discours relatif aux droits humains et du travail dote ces acteurs d'un argument reconnu face aux injustices et aux abus. Il agit comme une « baguette magique » produisant visibilité et inclusion, en mettant en lumière l'initiative et le pouvoir naissant de ces acteurs.
Une des stratégies mises en oeuvre en vue d'éliminer la discrimination que subissent les femmes consiste en la création de lois qui incluent des droits non couverts par les instruments légaux existants. Sur le plan international, ce n'est qu'en 1993, avec la tenue de la Conférence mondiale sur les droits de l'homme convoquée par l'Organisation des Nations Unies, que les droits des femmes ont été reconnus comme des droits humains. Au Mexique, ces normes internationales ont valeur de loi, conformément à l'article 133 de la Constitution. Le Mexique a également adhéré à plusieurs accords et conventions qui rendraient possible la régulation des relations de travail dans une perspective de plus grande équité entre les sexes; ce sont : la convention no 100 sur l'égalité de rémunération et la convention no 111 concernant la discrimination en matière d'emploi et de travail de l'OIT, la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes adoptée par les Nations Unies, la Convention de Belém do Para (Convention interaméricaine sur la prévention, la sanction et l'élimination de la violence contre la femme) et l'Accord nord-américain sur les conditions de travail (ANACT). Cependant, la LFT n'a pas encore été modifiée afin de refléter ces engagements. Comme ils ne sont pas intégrés à l'accord principal de libre-échange, cela génère un vide au moment de chercher à appliquer et à exercer la justice en milieu de travail dans une perspective d'équité entre hommes et femmes. Par ailleurs, le Mexique se montre toujours réticent à adhérer à d'autres instruments de l'OIT, telle la convention no 156 sur les travailleurs ayant des responsabilités familiales.
À l'échelle nationale, la LFT promulguée en 1931 n'accordait pas aux femmes le droit à la citoyenneté. Il faudra attendre l'année 1974, lors de la modification de l'article 4 de la Constitution, pour que soit déclarée l'égalité juridique entre hommes et femmes. Le régime encadrant le monde du travail s'est alors limité à protéger socialement la maternité, en écartant les obstacles juridiques qui freinaient l'entrée des femmes sur le marché du travail. C'est aussi à cette époque qu'ont été modifiés les articles du Code civil relatifs à la famille qui assujettissaient le travail non domestique des femmes à l'autorisation de leur époux et à la charge des responsabilités familiales. Cependant, la LFT contient encore de grands vides et des ambiguïtés qui ont favorisé la discrimination et la ségrégation professionnelle des femmes.
Dans les maquiladoras, cette non-conformité du cadre juridique national aux règles internationales a donné lieu à de graves violations des droits humains et du travail des travailleuses de ce secteur. Ainsi, l'exigence d'un certificat d'absence de grossesse comme condition pour obtenir un emploi, d'une part, et le harcèlement sexuel, d'autre part, constituent des pratiques courantes dans les maquiladoras.
Afin de faire face à ces problèmes, les travailleuses des maquiladoras ont mis sur pied diverses stratégies :
- Sensibilisation et formation : En 2000, une campagne nationale a été menée contre le harcèlement sexuel au travail. Elle a réuni des groupes de femmes syndicalistes, des universitaires, des organismes non gouvernementaux de femmes et des entités gouvernementales de la ville de Mexico. Plusieurs activités visant à sensibiliser les différents acteurs sociaux (entrepreneurs, syndicats, travailleuses et travailleurs, fonctionnaires et opinion publique) se sont déroulées et de nombreux ateliers locaux se sont tenus. Dans l'État de Coahuila plus précisément, le SEDEPAC (Servicio, Desarrollo y Paz) a organisé une campagne contre le harcèlement sexuel à FALCOMEX, maquiladora située à Ciudad Acuña.
- Dépôt de plaintes : Certaines travailleuses ont eu le courage de présenter des plaintes. Cependant, les résultats sont minces. En ce qui concerne le harcèlement sexuel au travail, par exemple, l'article 123, alinéa vi, de la LFT établit que les patrons ont l'obligation de « manifester aux travailleurs les égards qui leur sont dus, en s'abstenant d'infliger des mauvais traitements, qu'il s'agisse de paroles ou de gestes ». Mais si déjà dans la capitale du pays qu'est Mexico, où le Code pénal a été modifié, les instances s'occupant de ces cas sont peu nombreuses, dans les autres États la situation s'avère encore plus alarmante, car la majorité d'entre eux ne dispose pas de lois destinés à punir ces actes ni de programmes de prévention. C'est ce qui se produit dans l'État de Coahuila, où le harcèlement sexuel au travail n'est pas défini dans les lois comme étant un délit. Ce constat conduit à une troisième piste stratégique.
- Perfectionnement des lois : Le perfectionnement des lois, des procédures et des sanctions s'appliquant au harcèlement sexuel et aux autres délits envers les femmes est indispensable afin de protéger les travailleuses sur les lieux de travail. En ce sens, une proposition novatrice a émané ces derniers mois du Groupe sur la réglementation du travail dans une perspective d'équité entre les sexes. En effet, celui-ci a formulé un projet de loi devant être examiné dans le cadre des réformes de la LFT que le gouvernement fédéral envisage d'effectuer pendant l'actuelle session législative afin d'inclure l'intégralité des droits des travailleuses dans l'ensemble de cet instrument. Ce projet repose sur les valeurs et les principes suivants : la liberté des femmes, la justice sociale accompagnée d'équité sexuelle, la considération du travail comme un droit humain, la reconnaissance de la diversité des sujets qui interviennent dans le monde du travail, la non-discrimination et l'égalité de chances et de traitement, la non violence, la considération de la reproduction humaine comme une question d'intérêt social et une responsabilité collective ainsi que le droit des femmes à prendre, de manière libre et responsable, les décisions qui concernent leur corps.
- Dans le cadre de l'Accord de libre-échange nord-américain, présentation de requêtes auprès du Bureau administratif national du travail des États-Unis (NAO) relativement à la prévention des lésions et des maladies professionnelles ainsi que des dangers menaçant la santé des travailleurs et des travailleuses. Compte tenu des nouveaux terrains de lutte que crée la solidarité internationale, cette voie peut constituer une option efficace de résistance dans le domaine du travail. Toutefois, à la lumière de la requête déposée par les travailleurs d'Auto Trim et de Custom Trim, qui n'a pas encore obtenu de réponse, il apparaît que les obstacles à l'implantation de tels processus demeurent multiples.
IV. Participation et organisation des travailleuses de la maquila
La pression que subissent les travailleuses et les travailleurs dans les maquiladoras suscite de l'opposition et des protestations qui donnent lieu à des formes embryonnaires de résistance face aux contraintes imposées par l'entreprise; ainsi, on enregistre un nombre incalculable de manifestations de rébellion, d'arrêts de travail et d'actions spontanées.
L'existence des syndicats dans les maquiladoras a toujours été une constante, depuis leur apparition jusqu'à aujourd'hui. Entre 1979 et 1990, le taux de syndicalisation est passé de 57,6 % à 52,3 %. La quasi-totalité de ces syndicats sont affiliés aux grandes centrales nationales, principalement à la Confédération des travailleurs du Mexique (CTM) et à la Confédération révolutionnaire des ouvriers et des paysans (CROC), lesquelles conservent un lien historique avec le système politique (les syndicats « charros » ou « vendus », c'est-à-dire les syndicats officiels) ou avec les entreprises mêmes (les syndicats « blancs », c'est-à-dire les syndicats contrôlés). Par contre, la syndicalisation indépendante s'est avérée un processus difficile.
En premier lieu, les travailleuses forment un groupe social dont les caractéristiques particulières le distinguent des noyaux industriels traditionnels. Ainsi, pour la majorité de ces femmes, les fonctions qu'elles occupent à l'usine constituent leur premier emploi et elles comptent peu d'expérience syndicale. Les travailleuses de la maquila ont par ailleurs vu le rôle qu'elles exercent au sein de la structure familiale et auprès des enfants changer considérablement. Leur contribution au budget familial devient de plus en plus importante, alors que le temps dont elles disposent pour accomplir leurs tâches domestiques diminue. Cette situation, jointe aux nombreux problèmes de santé au travail rencontrés dans la maquila, entraîne une usure physique et psychologique importante qui freine leur lutte pour la défense de leurs droits.
Un autre élément dissuasif réside dans les représailles exercées par les entreprises contre les tentatives de regroupement ou d'organisation, comme le montre le cas des 50 travailleuses de l'usine Sara Lee de Monclova qui furent congédiées immédiatement après avoir participé à un atelier sur la santé au travail organisé par le SEDEPAC en 1999. Dans les maquiladoras, il règne une surveillance constante de la part des dirigeants, des superviseurs et du personnel de confiance dans le but de contrôler toute initiative de syndicalisation. Les actions de ce genre ont trouvé un soutien dans le discours des entreprises et des gouvernements, ainsi que chez leurs alliés, les médias de communication locaux, lesquels ont pendant des années condamné le « syndicalisme radical » et les « organisations déstabilisatrices [proférant des propos] incendiaires ».
Une autre pratique non documentée mais évidente consiste à freiner les demandes relatives au travail. C'est ainsi qu'elles débouchent sur des procès longs et tortueux devant des tribunaux du travail qui, loin d'appuyer la travailleuse ou le travailleur, les découragent et tentent de les convaincre d'accepter un règlement défavorable.
Entre 1988 et 1998, il y a eu des tentatives pour former des syndicats autonomes dans des entreprises établies à Ciudad Acuña, soit Pista de Pruebas, Amistad, Aparatos Eléctricos de Acuña, General Electric, Maquiladora de Coahuila, Arneses y Accesorios, Viniles de México et Barry. Le Tribunal du travail a refusé l'accréditation à ces syndicats, bien que leur demande ait été formulée, au sens de la loi, en bonne et dûe forme. Il ne fait aucun doute que cette attitude constitue une violation du droit à la libre organisation consacré par la Constitution mexicaine.
Enfin, la relation des travailleuses de la maquila avec les syndicats officiels ne facilite pas non plus l'organisation des femmes dans les usines. Sauf quelques rares cas, nombre d'entre elles ne connaissent même pas le syndicat ni leurs « représentants » et ignorent le contenu des contrats collectifs tout comme la date de leur révision. Or les syndicats sont convaincus qu'ils comptent avec l'appui et l'affiliation inconditionnelle des travailleuses de la maquila, alors que le niveau de conscience syndicale de ces dernières est pratiquement nul; il existe en revanche une adhésion forcée ou ignorante qui les transforme en clientèle captive. Parfois, les syndicats « charros » et « blancs » se chargent directement de dénoncer les travailleuses qui tentent de s'organiser ou de défendre leurs droits.
Malgré toutes ces limites, les travailleuses de la maquila ont déployé des efforts multiples et héroïques afin de s'organiser et de réaliser des actions qui leur permettent de défendre leurs droits. Cette participation et intervention à caractère nouveau ont généré une vision des travailleuses comme étant des personnes dotées de droits constitutionnels et d'outils destinés à les exercer dans l'immédiat et de manière concrète. En outre, le concept de citoyenneté et sa perception doivent être appréhendés et conceptualisés autrement afin de comprendre les formes d'appropriation et les étapes par où transitent les nouveaux sujets, à mesure qu'ils se construisent au sein de cette citoyenneté inclusive.
Les maquilas sont présentes au Mexique depuis plus de trente ans, période qui a vu naître d'innombrables initiatives d'organisation et de lutte; les résultats ont été synonymes d'épuisement, de difficultés et de coûts politiques très élevés. Ainsi, à Piedras Negras, localité de l'État de Coahuila, le syndicat autonome de Carrizo Manufacturing a fonctionné jusqu'en 1998, année où fut défait par l'action de l'entreprise en collaboration avec la CTM et avec le soutien du gouvernement. C'est aussi à Piedras Negras qu'a été créé le syndicat de Dickies, seul syndicat autonome existant aujourd'hui dans l'État de Coahuila. Parallèlement aux initiatives syndicales, de nombreux projets communautaires sont promus, entre autres, par des organismes et des groupes sociaux, des communautés religieuses, des mouvements de gauche et des associations féministes.
Dans la zone frontalière nord ont eu lieu des rencontres et un dialogue entre, d'une part, les travailleuses et les travailleurs de la maquila et, d'autre part, les personnes, les organisations et les associations du Mexique et de l'autre côté de la frontière préoccupées par les conditions de vie de cette main-d'oeuvre. Ces processus ont débouché sur diverses expériences d'appui, de coopération et d'enrichissement mutuel; ils ont aussi engendré des situations qui, bien qu'empreintes de tensions et de divergences, ont consolidé et renforcé les efforts, d'initiatives et de réseaux à caractère binational et trinational. La mémoire des travailleuses a emmagasiné ces apprentissages : actes de bonne volonté et manifestations de solidarité visant à appuyer la connaissance des droits par l'entremise de séances de formation sur la LFT, la santé et la législation du travail; mise sur pied de centres de soutien et d'unités d'aide et de consultation; « actions urgentes » destinées à diffuser les problématiques, à faire pression sur les maisons mères des entreprises et à recourir à des intrigues lorsque nécessaire; création de réseaux d'action et renforcement de leurs initiatives propres. Tous ces éléments ont favorisé l'acquisition de nouvelles connaissances par les travailleuses et leur affermissement comme protagonistes clés.
C'est ainsi que deux variables qualitatives primordiales se sont croisées et combinées. La première consiste en l'exposition des travailleuses à une situation où se sont accumulés les préjudices, les carences et l'exclusion des décisions, ainsi que les apprentissages réalisés. La seconde englobe le changement survenu grâce à la rencontre avec des acteurs externes, des organismes civils et d'autres intervenants internationaux et associations solidaires; force est donc de constater que la mondialisation génère sa contrepartie : la solidarité.
Parmi ces multiples et diverses expériences, nous présentons ici trois cas, les seuls qu'il a été possible de documenter :
- Le Réseau pour la valorisation des travailleuses de la maquila est né de l'initiative de divers groupes de base, de mouvements féministes et d'organisations civiles intéressées à aborder la question du travail dans les maquilas du point de vue des disparités entre les sexes. Le SEDEPAC, le Centre d'aide à la travailleuse de Chihuahua, FACTOR X (dans l'État de la Basse-Californie du Nord) et d'autres groupes ont organisé une série de rencontres régionales, à la frontière nord, visant à mettre en contact les travailleuses, de sorte qu'elles puissent partager leurs expériences et explorer ensemble des solutions communes.
- La Coalition pro-justice dans les maquiladoras (CJM) s'est constituée il y a 10 ans. Cette coalition trinationale, non gouvernementale et à but non lucratif regroupe des organisations actives dans les domaines notamment des droits humains, de l'environnement et des femmes ou encore qui sont à vocation religieuse ou professionnelle. La mission de la Coalition est centrée fondamentalement sur l'objectif d'améliorer les conditions de travail et de vie des travailleuses et des travailleurs de l'industrie maquiladora.
- Le groupe Servicio, Desarrollo y Paz, A.C. (SEDEPAC) est une association civile née en 1983. Ses principaux objectifs sont les suivants : 1) renforcer les identités individuelles et collectives en favorisant les connaissances, les capacités et les relations humaines inspirées de l'équité afin que les sujets se constituent en tant que tels à mesure qu'ils contribuent au rôle essentiel du milieu populaire et de la société civile; 2) consolider les initiatives de développement, de paix et de solidarité en s'appuyant sur la société civile et en articulant les efforts, les énergies et les propositions d'intérêt public à partir des milieux locaux pour atteindre les niveaux régional, national et international.
En résumé, l'industrie maquiladora nous montre un autre visage, issu de la visibilité qu'acquiert la participation des travailleuses ayant ennobli avec leur apport et leur voix la revendication d'un travail juste et décent. Leurs demandes parlent de transformation du modèle économique ainsi que d'amélioration des conditions de travail et de vie le long de la frontière et dans l'ensemble du pays; c'est un cri qui réclame justice, c'est-à-dire une vie fondée sur la justice et la dignité, sans précarités ni abus. Ces nouvelles protagonistes nous rappellent leur droit au travail et à disposer de droits dans la sphère du travail, elles exigent le respect de leur droit à l'association, à l'organisation et à la liberté d'expression ainsi que de pouvoir les exercer et de vivre sans discrimination et en toute plénitude.
|